L'IVRE DE TOUT ET DE RIEN

15 / 09 / 2014

19:36

C’était il y a 100 ans… le mercredi 16 septembre 1914, dans la Woëvre

16 septembre 1914 – mercredi

Toujours sans ordres, nous attendons dans Sanzey qu’on décide de notre sort. Le général Balfourier commandant le 20ème corps d’armée depuis quelques jours est venu montrer à mon régiment son immuable sourire, son bouc de neige et offrir des cigarettes et allumettes que porte son officier d’ordonnance, le capitaine Gérard, de Nancy.

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Une marque de cigarettes de 1914

Mais la pluie et la boue gâtent ces visites. La rue est un marécage, et il n’y a que les porcs et les oies qui se trouvent bien de la saleté de la route. Les hommes, assis dans les granges, regardent mélancoliquement tomber l’eau et goûtent « les paisibles joies du repos ».

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Les porcs et les oies dans la boue

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720

 

09:09

C’était il y a 100 ans… le mardi 15 septembre 1914, dans la Woëvre

15 septembre 1914 – mardi

Il pleut à verse toute la journée qui se passe, pour moi, à faire de la comptabilité dans mon « bureau », pour les hommes à se tremper et à se sécher après dans les granges, en nettoyant leurs armes.

 

 

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720

14 / 09 / 2014

00:06

C’était il y a 100 ans… le lundi 14 septembre 1914, dans la Woëvre

14 septembre 1914 – lundi

On repart de bonne heure sous la pluie battante et dans le brouillard. Il faut faire une assez longue étape pour gagner Sanzey[1] où tout le régiment cantonne. Ce sont de bizarres zigzags à travers les côtes de Meuse qui nous semblent mystérieux. Un peu après Jouy[2], nous retrouvons une plaine assez marécageuse, parsemée de bouquets d’arbres avec à l’horizon les falaises de Meuse : c’est la Woëvre. La marche est longue, et l’on avance lentement sur ces routes interminablement droites.

Boucq

Nous traversons Boucq[3], en amphithéâtre sur les dernières pentes de Meuse et atteignons Sanzey, gros bourg sans caractère où il n’y a rien à acheter et dont les rues sont pleines de boue et de fumier. On doit s’y reposer un peu et attendre. Aussitôt qu’on parle de repos, arrivent en grande vitesse les états à fournir et les contrôles à remettre à jour. Je commence à me mettre en fonction, dès l’après-midi, dans une chambre de la maison où nous cantonnons. Pièce noire et sentant le renfermé, vaguement éclairée par une petite fenêtre donnant sur une cour. Je rencontre dans l’après-midi le caporal infirmier Lhuillier[4], mon ami, qui, en tant qu’ecclésiastique, a déjà visité le presbytère et qui m’y signale du miel, de la confiture et du vin à vendre. J’y cours et profite de l’occasion pour tailler une bavette avec le curé de l’endroit.

 

Les pretres aux armées

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720



[1] Sanzey est à dix kilomètres à l’est de Corniéville.

[2] Jouy-sous-les-Côtes est à un kilomètre au nord-ouest de Corniéville.

[3] Boucq est à cinq kilomètres au sud-est de Corniéville.

[4] Marie Lhuillier, caporal, né le 13 janvier 1890, originaire de Tantouville, séminariste en temps de paix, affecté à l’équipe des brancardiers du bataillon.

13 / 09 / 2014

09:08

C’était il y a 100 ans… le dimanche 13 septembre 1914, dans la Woëvre

13 septembre 1914 – dimanche

La pluie tombe à verse le matin, et l’on songe avec ennui qu’il faudra faire une longue marche avec un temps pareil. En effet, le bruit court avec quelque apparence de vraisemblance que l’on va être dirigé vers Saint-Mihiel ou Verdun[1]. Ce fut une période d’indécision qui se marqua par des randonnées en Woëvre pour aboutir à un embarquement à Toul vers d’autres régions. Mais n’anticipons pas. Le cantonnement à gagner est fixé à Jouy-sous-les-Côtes[2], et l’on se met en marche vers midi.

Jouy-sous-les-côtes, en hiver

Il ne pleut plus, et l’on traverse un ravissant pays de verdure et de calme. Cette marche est reposante, contre toute apparence et me fait me souvenir du temps des manœuvres de bataillon ou de régiment. Nous repassons par Sorcy, passons sur la voie ferrée que gardent les G.V.C.[3] et descendons par un joli vallon vers Vertuzey[4] que nous traversons entre des haies de curieux. Puis, l’on gagne les coteaux, les côtes de Meuse, et l’on traverse Corniéville[5]. Enfin, on atteint Jouy, pittoresque village blotti au pied des coteaux couverts de vignes et surmontés de forts. Nous cantonnons chez de braves gens et buvons du vin du pays.

 Jouy-sous-les-Côtes, avant 1914

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720



[1] Verdun, sous-préfecture de la Meuse, est à une soixantaine de kilomètres au nord de Troussey.

[2] Jouy est à huit kilomètres à l’est de Commercy.

[3] Les G.V.C. (gardes des voies de communication) sont des soldats de la territoriale choisis dans les communes traversées par les voies ferrées, placés sous l’autorité de la gendarmerie locale et chargés d’éviter les actes de sabotage.

[4] Vertuzey est à six kilomètres au sud-est de Commercy.

[5] Corniéville est à cinq kilomètres au nord-est de Vertuzey.

12 / 09 / 2014

11:50

C’était il y a 100 ans… le samedi 12 septembre 1914, en route vers la Woëvre

CHAPITRE IV

Quelques jours dans la Woëvre[1]

12 septembre 1914 – samedi

La retraite des Allemands sur Arracourt, leur évacuation de Luneville rendaient disponibles les troupes qui avaient été chargées de les contenir sur le Grand-Couronné. Où allaient-elles être dirigées ? C’est le problème que nous nous posions, ce 12 septembre au matin, lorsqu’arrivèrent de bonne heure les ordres d’embarquement du régiment à la gare de Varangéville[2]. Nous quittions Rosières vers 9 h et nous nous dirigions par Dombasle sur la gare d’embarquement. Nous repassons la Meurthe et jetons un dernier coup d’œil sur la route poudreuse qui monte vers Vitrimont. La traversée de Dombasle se fait sous les regards émus de la population. Beaucoup reconnaissent des amis ou des parents, et la colonne avance très lentement. On attend longtemps sur les quais de la gare de marchandise de Varangéville. Enfin, on nous indique nos wagons, et, une fois tout le chargement fait, il est près de 15 h, l’heure du départ.

Embarquement des troupes dans un prochain train

Un paysage combien familier se déroule devant moi : Saint-Nicolas, de l’autre côté de la Meurthe que le train longe, la chartreuse de Bosserville[3], les bois du Creux[4], itinéraire de nos marches de bataillon. Enfin, on entre en gare de Nancy, et c’est un long arrêt sous le pont du chemin de fer de la rue Faubourg Stanislas[5]. Une foule compacte regarde du haut du pont, et l’on jette des gâteaux ou des fleurs en demandant des nouvelles de tel ou tel. Puis, on repart vers Frouard[6] que l’on dépasse et l’on prend la ligne de Paris. Fontenoy[7], Toul ; on s’arrête longuement à Commercy[8], et le train – qui a pris une allure de tortue – s’élance vers Lérouville[9]. Un arrêt brusque avant de gagner cette station. Dans le lointain, nous entendons un sifflement déjà familier – celui des obus. Surprise ! Comment l’ennemi est par ici ? Dans notre ignorance des opérations, toutes les suppositions se font jour. Mais l’on fait machine en arrière, et nous repartons vers Nancy. Comme le train va très lentement, il fait tout à fait nuit quand, enfin, on communique l’ordre de débarquement à la gare de Sorcy[10]. Le bataillon doit cantonner à Troussey[11], séparé de Sorcy de deux kilomètres environ. On part dans la nuit, après les longs travaux de débarquement du matériel roulant et on arrive à Troussey vers 9 h. L’accueil est hospitalier ; on dîne fort bien chez de braves gens où est cantonné le commandant et l’on couche dans un lit. Nos hôtes nous donnent quelques nouvelles : le canon gronde depuis quelques jours vers Saint-Mihiel[12], et les roulements affaiblis par l’espace qu’on entend proviennent du camp des Romains[13] ou de Troyon[14] qui vient, paraît-il, de repousser superbement des attaques de l’ennemi.

 Saint-Mihiel avant le début de la Grande Guerre

Bientôt Saint-Mihiel sera englobé dans la zone de combat

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720



[1] La Woëvre est la région naturelle comprise entre les côtes de Meuse et celles de Moselle entre Longwy, au nord et Neufchâteau, au sud.

[2] Varangéville jouxte Saint-Nicolas-de-Port par l’est.

[3] La chartreuse de Bosserville fut érigée au XVIIème siècle au sud-est de Nancy sur la rive droite de la Meurthe.

[4] Le bois du Creux est à un kilomètre au nord de la chartreuse de Bosserville.

[5] La rue Faubourg Stanislas s’appelle aujourd’hui la rue Raymond Poincaré et le pont dont il s’agit est celui qui se situe immédiatement au nord de la gare de Nancy.

[6] Frouard se situe à neuf kilomètres au nord de Nancy, au confluent de la Meurthe et de la Moselle.

[7] Fontenoy-sur-Moselle est à mi-chemin entre Frouard et Toul.

[8] Commercy, dans la Meuse, se situe à 25 kilomètres à l’ouest-nord-ouest de Toul.

[9] Lérouville est à cinq kilomètres au nord-ouest de Commercy.

[10] Sorcy-Saint-Martin est à huit kilomètres au sud de Commercy et vingt kilomètres à l’ouest de Toul.

[11] Troussey, voisin à l’est de Sorcy,est au creux d’une boucle de la Meuse.

[12] Saint-Mihiel est à 24 kilomètres au nord-nord-ouest de Troussey.

[13] Le camp des Romains est un fort situé sur une butte, à un kilomètre au sud de Saint-Mihiel.

[14] Troyon est à douze kilomètres au nord de Saint-Mihiel, en direction de Verdun.

11 / 09 / 2014

10:17

C’était il y a 100 ans … le vendredi 11 septembre 1914, au dessus de Luneville reconquise

11 septembre 1914 – vendredi

Cette journée fut vraiment le dédommagement éclatant des souffrances des jours précédents, une des plus belles de ma vie militaire et dont la joie ne fut tempérée par aucune pensée de longue durée de la guerre, persuadés que nous fûmes alors d’assister à la débâcle de la ruée allemande. Ceux qui ont souffert dans cette tourmente d’acier que fut la bataille de Luneville penseront que ce fut peut-être peu pour le résultat obtenu !…

Dans Lunéville reconquise

Le matin fut semblable aux jours précédents, mais avec moins d’intensité dans le tir des batteries ennemies. Midi nous apporta le beau communiqué que l’E.M., longtemps silencieux, consacra à la victoire de la Marne « La bataille engagée depuis plusieurs jours s’achève en une victoire incontestable ». Nous l’avons su par cœur cet ordre du jour à l’armée qui nous remplit de joie. Je portais aussitôt la bonne nouvelle au Mouton-Noir où ma compagnie était revenue et je fus, en m’y rendant, salué d’une salve de quatre gros noirs, les derniers que je devais entendre sur la terre lorraine. À peine revenu au P.C. du commandant, une autre surprise m’y est réservée. Comme je regagne l’abri, une auto… oui, une auto grimpe la côte de Léomont venant de Rosières en plein sur la route dont un des conducteurs écarte les branches et troncs d’arbres qui gênent la circulation. Nous sortons en hâte pour arrêter ces téméraires qui se risquent en auto et en plein jour, sur une route où la présence d’un seul piéton déclenche une avalanche de mitraille. Mais, cette fois, l’ennemi est devenu muet, et nous, qui étions en 1ère ligne, apprenons par l’arrière que Luneville est évacué par l’ennemi qui bat en retraite. Nous entendons les détonations provoquées par les destructions des ponts de la Vezouze qu’il coupe derrière lui. Les officiers d’E.M. qui sont dans l’auto offrent au commandant Ducrot de le conduire à Luneville. Il accepte, et je grimpe sur le marchepied. À chaque instant, nous déblayons la route devant nous. Les petits postes de la ferme du Léomont nous regardent passer avec des yeux ahuris. « En avant, crois-nous, il n’y a plus de Boches ».

Une armée qui se replie détruit les ponts derrière elle

Nous voici dans les anciennes lignes allemandes qui traversent la route. Quelle révélation que ces tranchées où sont abandonnés, pêle-mêle, munitions et effets d’équipement et dont les cadavres ont été dressés contre les parapets pour donner l’illusion qui permettra de masquer la retraite. Un détour de route, et Luneville nous apparaît au milieu des verdures de la Vezouze. Le drapeau allemand flotte encore sur la tour de la cathédrale, et de lourdes volutes de fumée montent dans l’air du soir. Ce sont des faubourgs incendiés avant la retraite.

Les incendies de Lunéville

Le commandant descend aux premières maisons, et nous allons, funèbre pèlerinage, traverser le coteau de Friscaty où notre offensive du 1er septembre nous fit un instant prendre pied. Le jour tombe. Nous parcourons tous deux silencieusement les pentes de Saint-Èpvre, la ferme, le jardin, le signal. L’organisation défensive se révèle formidable. Tranchées en étages, dissimulées sous des branchages. Je regardais pour la première fois ces terriers si opposés à notre esprit militaire. À notre méthode d’attaques où la rapidité et l’allant sur un terrain découvert étaient le fond du combat, l’ennemi opposait une tactique toute d’insinuation, d’infiltration cachée, de défense secrète et meurtrière qui faisait du terrain aménagé un auxiliaire, presque un combattant. Puis, nous descendons le coteau vers Deuxville, traversé jadis sous le tir plongeant des mitrailleuses. Tous nos morts sont là, non encore inhumés ; l’odeur est, en certains endroits, écœurante. 26 et 69 se lisent au col des capotes ou sur les képis qui ont roulé à côté des cadavres de leurs propriétaires. Je n’ose regarder les figures, la plupart collées au sol, de peur de reconnaître un camarade. Dans certains éléments de tranchée qui entourent le jardin de Saint-Èpvre, Français et Allemands sont étendus côte à côte et témoignent de l’impétuosité de notre attaque du 1er septembre qui nous porta jusqu’à la ligne ennemie. Peu d’Allemands sont enterrés.

Les morts restés sur le champ de bataille

Un caisson a été abandonné au pied du coteau de Saint-Èpvre. Sur la route de Deuxville, reste une voiture d’ambulance allemande dont les chevaux pourrissent sur le sol. Des paniers en osier encore remplis d’obus de 77. L’abandon du terrain a été précipité chez l’ennemi. Cette vision de champ de bataille parcouru onze jours après l’attaque reste pour moi quelque chose d’inoubliable.

Du coteau tragique, nos pas nous dirigent vers le cimetière de Vitrimont où, dans une même fosse, sont couchés les lieutenant Henry (7ème)[1], capitaine Millet (6ème)[2], capitaine Karcher (8ème)[3] et le capitaine Gleyzes (12ème)[4]. Le sol est labouré d’obus, le terrain bouleversé, et des tombes, des tombes partout… À peine rentrés à notre ancien poste, tout chargé du butin allemand recueilli à Saint-Èpvre ou au signal, nous recevons l’ordre de descendre à Rosières pour y cantonner. Je cours au Mouton-Noir chercher ma compagnie qui continue à tenir les avant-postes, comme si l’ennemi était en face d’elle ; intriguée toutefois par le grand silence que ne troublent plus des arrivées d’obus.

Je raconte ma promenade en auto, mon pèlerinage à Friscaty ; tout cela paraît presque incroyable. Arrivé à Rosières, brisé d’émotions et de beaucoup de fatigue, je m’endors, après un cantonnement rapidement bâclé, sur un matelas dans le grenier d’un boulanger. Enfin, ce fut en ce jour que mes manches s’ornèrent d’un galon d’or. Ce fut la promotion de la Marne !…

C’est sur ces impressions heureuses, sur un sentiment de fierté à la vue des morts de Friscaty et à l’audition de la victoire de la Marne que se terminent les jours tragiques du Grand-Couronné.

Fin de la bataille de Lorraine

Plus tard, ma joie fut encore plus profonde quand j’appris que notre résistance avait contribué au grand succès qui sauva le pays et que nos pauvres morts de Saint-Èpvre avaient coopéré à cette victoire. Ce fut sur ces coteaux lorrains que nous fîmes notre véritable apprentissage de la guerre et qu’à nos dépens nous prîmes contact avec la machine de guerre allemande ; les effets du bombardement en effet nous furent d’autant plus terribles que nous ignorions le moyen de l’atténuer par des organisations de campagne. Sans lâcher un pouce de terrain, ayant même tenté l’offensive du 1er septembre pour retenir devant nous l’ennemi, nous eûmes le rôle ingrat d’un comparse qui permit aux grands acteurs de la Marne de triompher sur le vrai théâtre de la bataille. Mais nos régiments connurent, à cette défense pied à pied du sol lorrain couronnée de succès, une satisfaction particulière due à ce qu’ils étaient alors presque uniquement composés d’enfants du pays ; chacun défendant son propre patrimoine à Sainte-Geneviève[5], à Saint-Amance, à Courbesseaux, à Vitrimont. Pour nous, venus de loin servir dans les régiments de l’Est, nous eûmes au même degré l’ivresse de la défense du sol natal, et ce fut notre manière de remercier Nancy de l’accueil qu’elle faisait à ceux qui venaient apprendre, parmi ses enfants, les leçons d’un patriotisme éprouvé.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720



[1] Jean Henry, Lieutenant, tué à Friscaty le 27 août 1914.

[2] Charles Millet, capitaine, tué à Friscaty le 27 août 1914.

[3] Jean-louis Karcher (15 mars 1866, Nancy – 28 août 1914, Vitrimont-Friscaty), capitaine.

[4] Charles Gleyses, capitaine, tué à Friscaty le 26 août 1914.

[5] Sainte-Geneviève, située sur une hauteur proche de Pont-à-Mousson, tout comme la Butte-à-Mousson, connut également de terribles combats du 4 au 7 septembre 1914 qui se terminèrent par un échec allemand.

10 / 09 / 2014

11:08

C’était il y a 100 ans… le jeudi 10 septembre 1914, à Anthelupt

10 septembre 1914 – jeudi

Ma compagnie est restée dans les tranchées de 2ème ligne, près des Œufs-Durs. Le commandant a regagné sa maison d’Anthelupt. Le bombardement est plus intermittent et permet de prendre un peu d’air. En effet, la cave finit par avoir une odeur irrespirable, tous ses orifices ayant été bouchés contre les éclats d’obus. Je me risque dans les ruines du village. Le presbytère qui est un peu à l’écart sur la route de Flainval est encore debout au milieu de son jardinet. Mais la maison est dans un pillage épouvantable ; livres et linge jonchent le sol ; les meubles sont en désordre et ont été fouillés de fond en comble.

Figure 15 : Carte de l’armée au 80 000ème (1914)[i]

Je vais voir la compagnie en traversant les coteaux qui dominent Anthelupt et où nos batteries sont installées dans les vergers et les boqueteaux. Les hommes sont déjà des tas de boue, leur fatigue les a fait s’étendre dans une boue glissante et jaunâtre où la plupart se sont endormis. Le capitaine Curry est très déprimé par des coliques continuelles., et nous ne savons toujours pas combien durera cette épreuve ! Le soir, on repart aux tranchées, et nous passons la nuit dans l’abri du bord de la route. Partout, ce ne sont que flaques d’eau et boue épaisse qui colle aux pieds. On est étendu sur une terre saturée d’humidité !

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720



[i] Figure 15 : Crédit photographique site geoportail.gouv.fr

09 / 09 / 2014

06:04

C’était il y a 100 ans… le mercredi 9 septembre 1914, à Anthelupt

9 septembre 1914 – mercredi

 

Un bouthéon

Il pleut tout le jour. À l’aube, je suis retourné auprès du commandant, et nous vidons l’eau qui nous envahit avec nos quarts et nos bouthéons[1]. Je vais provisoirement m’abriter dans une tranchée voisine de la route et qui est occupée par la 7ème compagnie de chez nous. Ô surprise ! J’y retrouve mon ami Baranger, blessé d’un coup de hache la veille de la mobilisation, lors du déboisement du Tremblois et déjà de retour au front. Il est plein d’entrain, et je retrouve en lui tout un agréable passé que le calvaire présent rend encore plus séduisant à mon esprit. Nous passons la journée côte à côte, insouciants des obus qui, passant sur nos têtes, vont ébranler les abords de la forêt de Vitrimont. Les souvenirs viennent en foule : sorties dans Nancy, dîners à la Lorraine[2], soirées chez Michaud ou à la Grande Taverne.

Figure 14 : La Lorraine[i]

Baranger, qui arrive à peine et n’a pas reçu le contrecoup de la retraite de Morhange, brûle de se distinguer, et son audace n’attend que le moyen de se satisfaire. Le courageux ami trouva l’occasion un peu moins d’un mois après à Gommecourt[3]. Parti volontaire pour une reconnaissance dangereuse, il fut tué, au milieu de fils de fer ennemis qu’il essayait de couper. Baranger, de Vriès, amis de la caserne, l’un à Morhange, l’autre dans le Pas-de-Calais, ont été dans les premières victimes de cette terrible guerre. Aux premiers amis, les hasards de la liaison firent se succéder d’autres amis, réservistes pour la plupart et pour lesquels je fus le jeune rescapé d’active… Barre[4], Savignac, Gavelle !… qui devaient disparaître à leur tour sur la terre d’Artois ou de Champagne. À la nuit, relevés par le bataillon Pettelat, nous regagnons Anthelupt. Les hommes sont anéantis par le bombardement de la journée. Jamais nerfs n’ont été mis à plus rude épreuve ; nous ne pouvons nous expliquer l’acharnement de l’ennemi qui bombarde systématiquement et méthodiquement sans attaquer. En effet, depuis huit jours nous n’avons plus une seule nouvelle et, partant, plus de renseignements sur les opérations militaires. Ce n’est que le soir, qu’arrivant à Anthelupt, un officier d’artillerie annonce au commandant Ducrot qu’une grande bataille est engagée près de Châlons-sur-Marne.

Quelle surprise fut la nôtre d’apprendre que nos troupes, que nous croyons toujours en Belgique, se battaient sur la Marne. Heureusement que notre abrutissement nous empêche de raisonner et de nous rendre compte de notre situation entre ennemis à l’est et à l’ouest. Tout se résume pour nous en ces mots : dormir.

 

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720

 



[1] Un bouthéon est une marmite militaire de campagne en forme de haricot dont le couvercle sert d’assiette. Il fait partie de l’équipement des fantassins. La forme « bouteillon » est une déformation fréquente de Bouthéon, le nom de l’intendant qui l’inventa.

[2] La Lorraine était une brasserie réputée de Nancy.

[3] Gommecourt est une commune du Pas-de-Calais située à une trentaine de kilomètres au nord-est d’Amiens.

[4] René Barre (24 septembre 1891, Saint-Félix en Haute-Savoie – 30 juin 1915, Neuville-Saint-Vaast), adjudant, employé de banque en temps de paix.



[i] Figure 14 : Crédit photographique Collection Pierre Boyer

08 / 09 / 2014

10:37

C’était il y a 100 ans…. le mardi 8 septembre 1914, aux Oeufs-Durs

8 septembre 1914 – mardi

De la journée, je peux à peine quitter la cave où une forte fièvre occasionnée par mon embarras d’estomac me cloue sur le sol humide qui nous sert de lit. Une forte dose d’élixir parégorique que me procure le lieutenant Villeroy me remet sur pied pour la relève. Mais, aux beaux jours précédents, a succédé une pluie diluvienne. Nous arrivons aux tranchées complètement transpercés. L’eau a pénétré dans notre abri qu’elle a rendu inhabitable. Chacun cherche un asile de son côté. Le commandant, eu égard à ma fatigue de la journée m’autorise à aller coucher aux Œufs-Durs où je trouve place dans la cave qui recèle dans ses flancs la C.H.R.[1] et notre corps médical.

 

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720

 



[1] Une C.H.R. est une compagnie hors rang, unité qui se trouve au niveau du régiment et regroupe ce qui touche au fonctionnement administratif, logistique et au commandement du régiment. On y trouve le secrétariat du colonel et de son petit état-major, les cellules traitant de l’approvisionnement en matériel, habillement, nourriture, un peloton de pionniers pour les travaux de protection, la section de brancardiers qui est en même temps la musique du régiment et enfin les liaisons téléphoniques lorsqu’elles existent.

07 / 09 / 2014

12:42

C’était il y a 100 ans … le lundi 7 septembre 1914, au carrefour des Oeufs-Durs

7 septembre 1914 – lundi

Les Allemands ont dû jurer de nous exterminer, car le jour voit le « Drachen » déjà hissé en compagnie de deux autres collègues. Aussitôt, le ronflement des marmites commence. Anthelupt, Vitrimont, la forêt, Hudiviller sont continuellement bombardés. Du côté de l’est, un roulement ininterrompu nous arrive faisant deviner de tragiques engagements vers lesquels notre 3ème bataillon a été dirigé en hâte. Ce bruit fantastique était celui du fameux combat de Velaine et du Mont-Saint-Amance où le Kaiser vit, à la fin du jour, s’écrouler son rêve d’entrée triomphale dans Nancy.

Le carrefour des Oeufs-Durs, un siècle plus tard

Pour nous, les heures furent longues et angoissées ! Que se dire en l’absence de nouvelles et avec la tension d’esprit provoquée par la grandeur de la partie qui se jouait et dont nos silences reflétaient l’incertitude. De nouvelles des siens…rien, partout la conjuration du silence. Et, avec cela, le bombardement implacable, presque mètre par mètre de la route de Luneville sur laquelle il n’y avait cependant pas âme qui vive. Nous comptions les coups et notre chance d’être démolis. Les grands arbres qui nous entourent ont heureusement masqué, en s’écroulant, notre modeste abri. Cependant, vers 15 h, un énorme obus éclate juste dans un abri qu’à quelques mètres de nous, dans le champ, nos mitrailleurs s’étaient édifié en hâte. Notre refuge est ébranlé, et nous le quittons avec précipitation pour ne pas y être enseveli, le fossé et les branchages des arbres constituant notre refuge jusqu’à la nuit. On peut à cette heure secourir nos mitrailleurs et dégager les ensevelis. La plupart sont tués et si complètement déchiquetés que les corps sont déblayés par morceaux. Des équipements et des débris de caisses de mitrailleuses ont volé jusqu’au carrefour des Œufs-durs. Ces malheureux sont aussitôt inhumés, avant notre relève, au bord de la route. Puis, nous descendons à Anthelupt, afin d’alterner le bombardement dans un village et le bombardement en plein champ. La villa nous prête encore l’asile de sa cave, mais des coliques me tiennent éveillé toute la nuit.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720

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