L'IVRE DE TOUT ET DE RIEN

21 / 08 / 2014

09:39

C’était il y a 100 ans… le vendredi 21 août 1914 à Morhange

21 août 1914 – vendredi

 

Carte d’ensemble de la bataille des frontières d’août 1914

Morhange, avant la bataille

Morhange, après la bataille

Le régiment auquel Athienville-près-Arracourt[1] est désigné comme point de ralliement y parvient vers 7 h du matin, et, pendant que, de toutes parts, les compagnies arrivent, je m’étends sur le sol d’une grange, vaincu par le sommeil et la fatigue. Je suis réveillé en sursaut moins de deux heures après et, encore sommeillant, je copie les ordres nouveaux qui arrivent de l’armée qui s’installe à Saint-Nicolas[2]. Comme l’on est hésitant sur la route d’invasion que va prendre l’ennemi qui nous talonne, la division va tenir les passages d’Arracourt jusqu’à la nuit et essayer, en liaison avec le 15ème corps, d’arrêter l’invasion allemande à la trouée de Parroy. En conséquence, nous allons occuper la très forte position des lisières du bois de Bauzemont[3] avec mission de surveillance des passages du col d’Arracourt. Tout l’après-midi, muni d’une bonne jumelle, je parcours l’horizon que borde la forêt de Bezange[4] et ne vois que des isolés retardataires qui regagnent péniblement nos lignes. Vers la nuit, nouveaux ordres : la ligne Arracourt – Parroy est abandonnée, et la retraite continue jusqu’à la Meurthe.

Nous quittons à regret les positions très fortes que nous aménagions, et l’absence d’explication nous déconcerte. Voici ce qui venait de se produire pendant cette journée et que nous apprîmes quelques jours après. Le 15ème corps, particulièrement éprouvé, n’avait pas pu tenir la ligne Parroy – Xures[5] et continuait sa retraite en découvrant Luneville. Son épuisement nécessitait son remplacement par des divisions de réserve, qui tenaient encore la trouée de Charmes[6] et à la hauteur desquelles il fallait nous porter pour éviter un enveloppement de notre aile droite. Le 20ème corps qui allait sauver Nancy fut le seul qui, malgré ses pertes, put repasser aussitôt à l’offensive et pallier, dans une certaine mesure, les désastreuses conséquences qu’eut pu avoir la rupture du front du 15ème corps.

Pour l’instant, nous ignorons tout et ne sommes qu’un docile instrument dans les mains du commandement. Il faut aller plus loin, malgré la fatigue et la tristesse d’une retraite. L’on avance lentement sur les routes poudreuses des coteaux du Rambêtant[7], encombrées de chariots et de paysans qui émigrent devant l’invasion qui est imminente.

Dans les villages, le tocsin sonne, des meules flambent dans la nuit, les routes s’encombrent de bétail. Sinistre est la traversée des humbles villages de Courbesseaux[8], Drouville[9], Haraucourt que va illustrer à jamais notre défense du Grand-Couronné.

À 2 h du matin, arrivée sur la falaise du coteau du Rambêtant ; un grand trou noyé d’ombre s’étend à nos pieds : Saint-Nicolas et la Meurthe.

Saint-Nicolas-de-Port en 1914

Faire un cantonnement dans Saint-Nicolas submergé de troupes et de réfugiés est un problème dont la résolution demande le reste de la nuit. Au jour, enfin, je peux sommeiller environ une heure sur un pavé d’écurie.



[1] Athienville-près-Arracourt se situe à un peu plus de trois kilomètres à l’ouest d’Arracourt.

[2] Saint-Nicolas-de-Port, du nom de sa basilique hébergeant une relique du célèbre Saint, se situe à une douzaine de kilomètres au sud-est de Nancy.

[3] Bauzemont est à neuf kilomètres au sud d’Arracourt.

[4] Le village de Bezange-la-Grande, à quatre kilomètres au nord d’Athienville, est entouré d’un arc forestier assez vaste.

[5] Xures se situe à proximité de Parroy, à environ quatre kilomètres à l’est de ce village.

[6] Charmes est au sud-est de Nancy, en direction d’Epinal. Les Allemands essayèrent de déborder l’armée française par cette trouée en espérant remonter ensuite vers le nord-ouest et l’encercler.

[7] Le Rambêtant est à la fois le nom d’un plateau, d’un signal, ainsi que d’un camp retranché surplombant Saint-Nicolas-de-Port, au nord-est de ce bourg.

[8] Courbesseaux est à treize kilomètres au nord-ouest de Luneville.

[9] Drouville est à un peu plus de trois kilomètres à l’est d’Haraucourt.

Extrait du livre “Les carnets du sergent fourrier”:

http://www.librairie-hartmann.com/22135-essais-carnets-du-sergent-fourrier-souvenirs-de-la-grande-guerre.html

20 / 08 / 2014

11:37

C’était il y a 100 ans… Morhange, le jeudi 20 août 1914

20 août 1914 – jeudi

La bataille a repris avec le jour, et le gros effort va avoir lieu. Il nous est prescrit de gagner Wuisse[1], petit village au bord du ruisseau de Bride dont les maisons bordent la route de Sarrebourg. À la première halte, nous voyons passer de longues files de blessés qui descendent sur Château-Salins. Leurs figures sont souillées de sang et de poussière, leurs vêtements maculés de terre. Notre cœur se serre, car ces hommes appartiennent au 79ème R.I., le régiment frère de la division. Ils nous disent rapidement le terrible combat qu’ils livrent depuis l’aube et leur impossibilité, malgré leurs pertes et leur courage, de déboucher des bois sur Bidestroff[2].

Allons, c’est à nous d’être engagés. L’ordre d’attaque est remis au commandant Segond[3] à l’entrée du bois de Bride. Nous quittons la route et, par un chemin en sous-bois, nous progressons vers la lisière du Haut-de-Koeking à l’assaut de la cote 343 qui domine le pays de Morhange. À notre gauche, le 2ème bataillon a comme objectif immédiat la hauteur de Koeking, à notre droite, le 26ème attaque dans l’axe de la route de Strasbourg. Par un lent et prudent mouvement en tiroir nous avançons dans le bois dont les branches sèches craquent sous nos pas. Sans un mot, les sections tantôt debout, tantôt couchées, le fusil chargé, montent vers les lisières éclatantes de soleil. Brusquement, un shrapnel[4] éclate au-dessus de nous et blesse quelques camarades à côté de moi (Beaufrelon, Boisseau). Encore quelques mètres en sous-bois, un rapide déploiement en tirailleurs et, au trot, nous débouchons du bois dans un grand champ d’avoine qui s’étend à perte de vue et qui est éblouissant de lumière. Derrière nous, s’apprêtent à déboucher les 2ème et 3ème compagnies qui formeront la deuxième vague d’assaut.

Mais, à peine étions-nous empêtrés dans les hautes avoines qui gênent notre course qu’une fusillade nourrie éclate de toute part. Des rafales de mitrailleuses couchent les avoines et nous forcent à nous jeter à plat ventre. Autour de moi des cris et des plaintes. Je vois des camarades qui se traînent vers les lisières en laissant de longues traînées de sang. Mon attention est bientôt attirée par des balles plongeantes qui viennent nous clouer au sol ; l’ennemi, qui est grimpé dans des arbres du bois, se sert de nous comme de cibles vivantes. Cinq minutes qui me paraissent cinq siècles, et l’on nous fait passer de bouche en bouche l’ordre de nous replier immédiatement dans le bois. La marche rampante commence sous les balles plongeantes ; je peux utiliser un petit caniveau qui dissimule mon corps. Notre section de mitrailleurs, rapidement installée à une corne du bois, flanque et facilite notre mouvement. Impassible, le lieutenant Hartmann[5] qui la commande essaye à la jumelle de découvrir quelque ennemi, la rage au cœur de ne voir personne à qui pouvoir répondre du tac au tac. À peine dans le bois, je suis envoyé aux nouvelles et aux ordres. Je trouve notre commandant de compagnie blessé et le lieutenant étendu qui agonise à côté de lui. Le capitaine commandant la 4ème compagnie (Droit)[6] est tué et est demeuré dans le champ d’avoine. C’est un cycliste du colonel qui transmet oralement un ordre de repli immédiat au capitaine Ducrot[7] qui prend le commandement du bataillon. Il faut quitter les lieux rapidement, et, en fait de blessés, nous ne pouvons emmener que le commandant qui râle, étendu sur nos fusils. Le bois est cerné, et la fusillade invisible demeure nourrie. Nous dégringolons au pas de course les pentes du bois et arrêtons notre course auprès du colonel qui est à l’issue de Wuisse et nous donne des conseils vagues de continuer le mouvement. On s’arrête un instant dans le fossé de la route de Wuisse ; les sections des 1ère et 4ème reviennent bien diminuées ; quelques hommes soulevant les blessés qui peuvent marcher, forment des groupes épars que personne ne commande plus.

La tombe du commandand Second ( Sources : DIDIER jacques)

La 4ème compagnie compte à peine 60 hommes, et nous une centaine tout au plus. Mon ami Duflot manque à l’appel ; le brave « père » Aubry a le bras fracassé et se traîne avec peine. Il me remet quelques papiers et s’affaire dans la rue de Wuisse. Nous ne nous rendons encore compte de rien, et je suis tellement abruti que tous ces événements me laissent indifférent. À Wuisse, où le 26ème et le 2ème bataillon affluent en désordre, la confusion est à son comble. Le capitaine Pieré court de toute part en demandant sa compagnie ; le 26ème ramène quelques personnes qui portent une mitrailleuse ; les habitants du village donnent de l’eau aux blessés qu’ils nous aident à entasser sur les longs chariots lorrains. Mais l’ennemi qui nous talonne précipite notre retraite. Sur la route encombrée de chariots et de caissons, les valides abandonnent Wuisse. Le général Balfourier[8], traits crispés, entouré de quelques officiers d’état-major, indique la route du repli : la vallée de la Seille.

De son cheval, il regarde, les yeux navrés, les survivants de sa division. Nous évitons la route, et le capitaine Ducrot essaye un rassemblement de son bataillon dans Château-Voué. À peine entrés dans le village, les obus allemands nous en délogent avec précipitation, et, pour ma part, je gaulais dans un verger des prunes au moment où les premiers shrapnels se chargèrent de couvrir le sol de fruits.

L’infanterie allemande débouche de Wuisse, pendant que des obus arrosent Château-Voué et la route de Château-Salins sous l’œil vigilant de « Taubes »[9] qui voltigent sur nos têtes. Le capitaine Ducrot a l’heureuse idée d’éviter la route et d’engager son bataillon par les champs vers le bois de la Géline où il sera défilé à la vue de l’ennemi et où il pourra en toute sécurité attendre de nouveaux ordres.

Harassée de fatigue et d’émotion, la gorge sèche, notre petite colonne grimpe les coteaux de la Géline de concert avec le 8ème d’artillerie qui cherche aussi les bois pour s’y dissimuler. Après des tirs infructueux contre avion, nous recevons l’ordre de descendre à Haraucourt-sur-Seille[10] où nous trouverons les distributions. À peine la croûte cassée, je suis investi de la mission de confiance de retourner à la Géline pour y conduire un convoi de vivres destiné au 3ème bataillon. Je pars dans la nuit, guidé par un jeune paysan d’Haraucourt. Le pays est parcouru de patrouilles allemandes qui réoccupent rapidement le pays. Comme j’atteins la Géline, le 3ème bataillon, touché par l’ordre de retraite qu’il est chargé de protéger, quitte ses emplacements ; j’abandonne chariots et paysans et redescends à toute vitesse à Haraucourt sur les conseils du commandant de Marcilly[11]. Mon bataillon a disparu. Haraucourt est tenu par l’ennemi entre les mains duquel l’obscurité de la nuit me permet de ne pas tomber, et je retraite pour mon propre compte jusqu’à Moyen-Vic. Les routes de France sont encombrées des chariots de blessés et des convois qui se hâtent dans la nuit ; un roulement sourd révèle seul la présence de cet interminable chapelet qui ondule aux méandres de la route. L’infanterie se glisse entre les voitures auxquelles s’accrochent les hommes qui n’ont pas abandonné leur sac.

Figure 10 : Un « Taube » allemand de 1914[i]

La traversée de Moyen-Vic est lugubre, les fenêtres sont ouvertes, et à chacune suspend une lanterne rouge indiquant la présence de blessés. Le génie se prépare à faire sauter le pont de la Seille, aussitôt le convoi passé. Je retrouve le régiment au-delà de la frontière. Elle est franchie au col d’Arracourt dont la pénible montée achève de m’essouffler ; au petit jour, les coteaux d’Arracourt nous apparaissent tout couverts de troupes et de convois. La division s’y concentre, et la retraite est suspendue un instant.



[1] Wuisse est à deux kilomètres à l’est de Château-Voué.

[2] Bidestroff se situe à quatre kilomètres à l’est du bois de Bride.

[3] Charles Segond, chef de bataillon, tué à Morhange le 20 août 1914.

[4] Un shrapnel est un obus à balles qui tire son nom de celui de son inventeur, le lieutenant Henry Shrapnel (1761–1842) du Corps royal d’artillerie britannique.

[5] Fernand julien Hartmann, capitaine, tué à Friscaty le 1er septembre 1914.

[6] Ferréol Droit, capitaine, tué à Morhange le 20 août 1914.

[7] Joseph Ducrot, commandant, mort à l’ambulance Victor Fanchet, à Amiens, le 11 octobre 1914.

[8] Maurice Balfourier, général français né le 27 avril 1852 à Paris et mort le 24 juin 1933 dans la même ville.

[9] « Taube » : mot allemand qui signifie « pigeon » et qui désigne un modèle d’avion allemand monoplan dont la forme générale rappelle celle d’un oiseau en plein vol.

[10] Haraucourt-sur-Seille est à huit kilomètres à l’est-sud-est de Château-Salins.

[11] Louis Petitjean de Marcilly, (13 juillet 1967, Dijon – 1er novembre 1914, Hem), lieutenant-colonel mort à l’ambulance de Hem le 1er novembre 1914.

[i] Figure 10 : Crédit photographique site Alsace1418.fr

Extrait du livre “Les carnets du sergent fourrier”:

http://www.worldcat.org/title/carnets-du-sergent-fourrier-souvenirs-de-la-grande-guerre/oclc/864819003

19 / 08 / 2014

10:49

C’était il y a 100 ans…. le mercredi 19 août 1914 à Morhange

19 août 1914 – mercredi

Edouard de Curières de Castelnau 

L’armée de Castelnau[1] (20ème, 15ème, 16ème corps) a atteint dans ces derniers jours la ligne Delme – vallée des Étangs. Exception faite du combat de Lagarde, l’ennemi qui n’a pas opposé de sérieuse résistance, s’est replié dans le réduit de Morhange – Sarrebourg[2] où il tient le nœud des communications entre l’Alsace et la Lorraine et qui est le point de jonction des fortifications de Metz et de Strasbourg. De tous temps, nous avions été instruits de la redoutable importance de Morhange. Ce ne fut donc pas une surprise, mais nous fûmes obligés d’aller à Morhange bien que le sachant très fortifié et toute troupe qui dans l’avenir voudra atteindre Metz ou Strasbourg se débarrassera d’abord de l’articulation du système fortifié entre ces deux places.

Figure 9 : Croquis de l’accès vers Morhange effectué par Maurice Gabolde[i]

Les trois corps français qui avancent vers le réduit où s’est enfermée l’armée allemande dans des ouvrages bétonnés sont échelonnés de la droite à la gauche dans l’ordre 20ème, 15ème et 16ème.

Notre division s’ébranle à l’aube et descend les coteaux de Réchicourt. En face de nous, les hauteurs boisées de Bride et de Koeking[3] dissimulent le 5ème corps bavarois et le corps prussien que commande le Prince de Wurtemberg. On part néanmoins à l’attaque avec une grande confiance.

Quand Moyen-vic était encore allemande (boîte aux lettres avec aigle impérial)

On traverse Lezey et Moyen-Vic[4] qui est la première ville de quelque importance où nous défilons sous l’œil curieux de la population. On nous y vend du vin, et nous prédisons aux badauds la prompte délivrance de leur pays. Le temps est lourd et chaud. La rampe de Château-Salins nous fait souffler plusieurs fois. Laissant à gauche la ville que dissimule le coteau de Morville[5] et, par un superbe chemin forestier, nous gagnons le bois de la Géline[6] par le col de Salival[7]. De coquettes maisons forestières à l’écusson impérial dominent la vallée du ruisseau de Bride où il faut attendre d’être engagés. Notre artillerie, installée sur la rive droite du ruisseau, canonne sans interruption les hauteurs de Morhange. L’ennemi répond par quelques gros fusants[8] qui s’écrasent dans le vallon de Sotzeling[9]. Devant la route de Sarrebourg que surplombe Château-Voué[10], de tous côtés, des bois couvrent les coteaux et forment un gracieux cadre à ce paysage sylvestre. Un long arrêt sous Château-Voué, puis le bataillon, soutien d’une artillerie qui vient s’installer dans le bois d’Habondange[11], part occuper ses emplacements. Le ravin que nous suivons et que domine Château-Voué ne tarde pas à être arrosé d’obus Nous évitons, par des formations espacées, les projectiles qui sont heureusement peu nombreux et assez mal tirés.

À la nuit, nous recevons l’ordre de gagner Hampont[12] et d’y cantonner. Nous y parvenons, après trois heures de marche de tortue au milieu de caissons, de chariots, de canons, dans une nuit d’encre. C’est déjà l’encombrement des soirs de combat sur des chemins de terre complètement défoncés. On réveille avec peine les habitants d’Hampont qui nous cèdent à prix d’or un peu de lard, et, après avoir barricadé les issues du village, nous goûtons un peu de repos.




[1] Noël Édouard Marie Joseph, « vicomte » de Curières de Castelnau (né le 24 décembre 1851 à Saint-Affrique, Aveyron – mort le 19 mars 1944 à Montastruc-la-Conseillère, Haute-Garonne) est un général français, commandant d’armée et chef d’état-major du général Joffre durant la Première Guerre mondiale.

[2] Sarrebourg est une petite ville située à 65 kilomètres à l’est de Nancy.

[3] Les hauteurs boisées de Bride et de Koeking sont au centre d’un triangle formé par Château-Salins, Dieuze et Morhange.

[4] Moyen-Vic est à six kilomètres au sud-est de Château-Salins.

[5] Le coteau de Morville est à trois kilomètres à l’est de Château-Salins.

[6] Le bois de la Géline est à l’extrémité sud-ouest du massif forestier dont les hauteurs de Bride et de Koeking délimitent le nord-est.

[7] Salival est à deux kilomètres au sud-est de Morville-les-Vic.

[8] Un obus fusant est un obus réglé pour exploser en l’air, alors qu’un obus percutant explose au contact de sa cible.

[9] Sotzeling est à deux kilomètres au nord-est de Château-Voué.

[10] Château-Voué est lui-même à dix kilomètres au nord-est de Château-Salins.

[11] Le bois d’Habondange fait partie du même ensemble forestier que les hauteurs de Bride et Koeking.

[12] Hampont est à moins de quatre kilomètres au sud-ouest de Château-Voué.

[i] Figure 9 : Crédit photographique Emmanuel Gabolde

Extrait du livre “Les carnets du sergent fourrier”:

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41720

18 / 08 / 2014

10:49

C’était il y a 100 ans… le mardi 18 août 1914 à Morhange

Morhange, le 18 août 1914 – mardi

Les opérations de classement et de concentration de troupes continuent avant l’attaque d’un point capital que tout le monde se dit mystérieusement qu’il faudra enlever à tout prix : ce fut le croisement des voies de Lorraine et d’Alsace, le réduit de Morhange (1). Notre proximité du Q.G., où je suis envoyé comme liaison, me vaut des nouvelles : les succès d’Alsace, la défense de Liège, que j’apporte en courant à mes camarades. C’était l’époque des « canards » (2) monstres que nous nous redisions avec le plus grand sérieux et qui venaient de personnes mieux informées les unes que les autres.

 

Réalité ou reconstitution ? : photo d’un assaut français pendant la "bataille de Morhange" qui débutera très prochainement

(1) Morhange est un bourg situé à 40 kilomètres au sud-est de Metz et à une même distance au nord-est de Nancy.

(2) En argot, un canard est une fausse rumeur, un bobard.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.deastore.com/livre/les-carnets-du-sergent-fourrier-maurice-gabolde-harmattan/9782336304526.html

 

17 / 08 / 2014

00:03

C’était il y a 100 ans …le lundi 17 août 1914

Réchicourt, le 17 août 1914 – lundi

Nos troupes, qui ont passé la frontière hier, occupent la ligne du canal des salins jalonnée par la route Metz – Strasbourg que nous prenons au sortir de Ley. Quelques éléments de tranchées de tirailleurs couchés sont ébauchés le long des fossés. Nous traversons Lezey (1) où nous voyons avec plaisir le drapeau français flotter au-dessus du mot « Rathaus » (2). La population est froide et discrètement curieuse. Le 55ème R.I. (Aix) occupe le village et il nous salue de ses exclamations méridionales.

Brusquement, ordre est transmis par cycliste de gagner Bezange-la-Petite et d’y rester à la disposition du général de division. Bezange nous réserve le même accueil poli et froid. Un habitant nous montre les traces d’obus français sur le clocher et les murs du presbytère.

Nous passons, à 16 h, réserve de corps d’armée et, comme tels, allons cantonner à Réchicourt où le général Foch a établi son Q.G. Il faut que les nombreuses troupes qui se meuvent en un si petit espace se placent en vue de la prochaine marche en avant. Aussi, ce sont en tous sens des unités qui se croisent sur les routes et chemins. Le terrain que nous traversons, cote 268, cote 265, fut le théâtre principal de la bataille de Lagarde. Il est complètement bouleversé, et c’est un véritable magasin de bric-à-brac militaire. Des éléments de fortification passagère commencent déjà à s’y faire jour. Réchicourt a déjà été victime de la barbarie boche. Des otages ont été emmenés, des viols et des meurtres commis ; mais la population reprend confiance en nous voyant arriver si nombreux, après les émotions qui précèdent.

 

Lezey à l’heure allemande, …pour quelque temps encore.

(1) Lezey est à trois kilomètres au nord-ouest de Ley.

(2) Le Rathaus (maison du conseil) est l’équivalent de la mairie.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

http://www.myboox.fr/livre/les-carnets-du-sergent-fourrier-2284717.html

 

16 / 08 / 2014

00:13

C’était il y a 100 ans … le dimanche 16 août 1914

Bathelémont, le 16 août 1914 – dimanche

Nous sommes retournés cantonner à Bathelémont – si nous étendre sur le pavé des cours de ferme mérite ce qualificatif. Le village est un fouillis croissant de troupes auxquelles se mêle le service de santé qui préside à son rôle d’« encombreur » par excellence. À peine étendus, une alerte nous reporte sur le coteau de la Fourasse, et nous terminons la nuit dans le brouillard intense qui cache toute la région. Il n’était pas encore dissipé que, tout transis de froid et d’humidité, je transmets l’ordre de nous porter en avant, en formation espacée et d’occuper la ligne du ruisseau de Tropes (1). Le terrain est parsemé de toute sorte d’objets d’équipement et de fusils abandonnés par le 112ème qui se battit là, hier. Nous faisons halte au bord du ruisseau, et, proches de moi, deux taches rouges sur la verdeur des prés attirent mes regards. Je m’approche douloureusement et curieux des premiers morts que je vois de la campagne, têtes bronzées de méridionaux, doigts crispés, faces déjà verdâtres et yeux vitreux grand ouverts vers le ciel. Au képi, le n° 112. Cette première vision de guerre est gravée à jamais dans ma mémoire ; ce fut la révélation du tragique sérieux de la guerre.

Nous repartons bientôt avec des ordres vagues, attendre un engagement incertain dans le ravineau du ruisseau de Chazeau, les hommes en colonnes de section par quatre dissimulés aux vues des aéros. La frontière est passée entre Moncourt (2) et Bezange-la-Petite (3) dans un petit vallon tacheté lui aussi de pantalons rouges. À notre droite Bezange qui paraît complètement désert, en face la ligne de peupliers de la route stratégique Metz – Strasbourg. Nous avançons dans les prés marécageux qui bordent le ruisseau sous une chaleur accablante que rend plus pénible une atmosphère saturée d’électricité. On s’étend avec bonheur dans les hautes herbes sous lesquelles on ne tarde pas à enfoncer dans la vase. L’orage attendu ne tarde pas à dégringoler sur nos têtes, et nous nageons presque, dans le pré que le ruisseau qui déborde recouvre rapidement.

À la nuit, enfin, on se décide à nous communiquer l’ordre de cantonner à Ley (4), petit village de Lorraine annexée dont le mince clocher émerge de nos hautes herbes. Quand nous l’atteignons, nous coupons au plus court sous la pluie diluvienne, portes et fenêtres sont barricadées. Les habitants qui ont assisté le matin au départ des Allemands et sont restés entre les lignes toute la journée se sont réfugiés au plus profond de leurs demeures. La nuit dernière, les Allemands ont fait cantonner à Ley des prisonniers de la bataille de Lagarde et sont partis avec eux avant le jour. Le village se remplit de nos troupes qui descendent de Moncourt, le 4ème bataillon de chasseurs est voisin, et je passe la soirée à évoquer avec de Vriès nos bonnes randonnées de Nancy. Ce fut notre dernière entrevue ; le 20 août, le pauvre ami tombait en brave dans les bois de Morhange.

Bézange-la-petite (Klein-Bessingen)

(1) Le ruisseau de Tropes est un affluent du Sanon, lui-même affluent de la Seille.

(2) Moncourt est à quatre kilomètres à l’est de Réchicourt-la-Petite.

(3) Bezange-la-Petite est à deux kilomètres au nord-ouest de Moncourt.

(4) Ley est à deux kilomètres et demi au nord-est de Moncourt.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

https://www.payot.ch/Detail/les_carnets_du_sergent_fourrier-maurice_gabolde-9782336304526

 

15 / 08 / 2014

10:11

C’était il y a 100 ans … le samedi 15 août 1914

Coteau de la Fourasse, le 15 août 1914 – samedi

 

Un brouillard intense monte avec le jour de la forêt de Parroy et du réservoir du canal de la Marne au Rhin. Nous mettons longtemps à découvrir notre véritable position sur le coteau de la Fourasse, face à la ferme Saint-Pancrace et Bures (1). Je vais attendre des ordres à la ferme où se réunissent les agents de liaison et dont les corvées d’eau, d’artillerie et d’infanterie ont transformé les abords en un vrai bourbier. Le canon tonne bientôt entre Réchicourt (2) et Lagarde, puis des coups de feu éclatent dans les coteaux de Coincourt (3). J’assistais au premier engagement de la guerre, ce que les Allemands appellent « Schlacht bei Lagarde » (4) et que nous désignons sous le nom d’affaire du signal des Allemands.

Comme je suis à la hauteur des réserves, je ne vois du combat que les files de blessés qui reviennent de la ligne de feu et cherchent des postes de secours. Je trouve qu’il y en a beaucoup parmi eux qui ne paraissent pas avoir grand-chose et ont un pas bien rapide. Ce fut la première appréciation que je pus porter sur le 15ème corps qui était engagé dans cette affaire. Nous restons en réserve avec le 4ème bataillon de chasseurs, et la journée se passe pour nos hommes à écouter le canon, étendus dans les trèfles du coteau. Je grimpe à la Fourasse d’où la vue embrasse la trouée de Parroy, le miroir éclatant des étangs et les masses vertes de la forêt. Je cherche mon ami de Vriès parmi le 4ème chasseur, mais sa compagnie est un peu plus au sud. En revanche, je contemple un beau panorama du champ de bataille, de-ci de-là des fumées d’artillerie, des petits groupements qui progressent en tous sens, des files de blessés et d’isolés au fond des ravineaux, en somme, ce qu’on voit d’une bataille moderne, c’est-à-dire presque rien.

(1) Bures est à quatre kilomètres à l’est de Bathelémont-lès-Bauzemont.

(2) Réchicourt-la-Petite est à quatre kilomètres au nord de Bures.

(3) Coincourt est à trois kilomètres à l’est de Bures.

(4) Bataille de Lagarde.

 

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://books.google.fr/books?id=QowdAgAAQBAJ&pg=PA327&lpg=PA327&dq=Les+carnets+du+sergent+fourrier&source=bl&ots=_lKsSjgWkM&sig=BxU6ved1wZHmwh0j_mjd1-1NNZ8&hl=fr&sa=X&ei=Yr_tU6rUNvPH7AaI1IE4&redir_esc=y#v=onepage&q=Les%20carnets%20du%20sergent%20fourrier&f=false

14 / 08 / 2014

09:43

C’était il y a 100 ans … le vendredi 14 août 1914

Réméréville, le 14 août 1914 – vendredi

Départ au jour dans la direction du sud-est. Ordre vague de gagner Réméréville où des instructions plus précises nous attendent. Décidemment, les tâtonnements sont finis, et en avant pour la grande offensive !…

Figure 7 : Le théâtre du Grand-Couronné

L’offensive en Lorraine annexée

Par une belle matinée ensoleillée, nous traversons Velaine et les voutes de verdure de la forêt de Saint-Paul (1) qu’illustreront, dans les premiers jours de septembre, notre division de réserve et le bataillon Schneider (3ème du 69ème). À Réméréville qui s’encombre de troupes affluant de toute part, nous apprenons que la division va, par suite de l’entrée en ligne de nouveaux corps, resserrer son front de bataille et se rassembler pour l’instant sur les coteaux d’Hoéville (2). Le canon gronde vers l’est ; des aéroplanes ne cessent de sillonner le ciel ; le 15ème corps serait déjà aux prises avec l’armée du Prince de Wurtemberg (3), à l’entrée de la trouée de Parroy (4), vers Lagarde (5). Comme nous devons être prêts à intervenir, nous avançons progressivement vers la vallée du Parroy. La chaleur est accablante. Nous marchons en colonne par un dans des terres labourées et durcies par le soleil, puis à travers les taillis du bois de Sainte-Libaire où, plus défilés à la vue des aéros(6), nous nous installons pour la grand’halte de midi.

De nouveaux ordres nous parviennent vers 15 h qui nous prescrivent de gagner Bathelémont-lès-Bauzemont (7) où l’on essayera de nous trouver une place pour la nuit. La route est longue, poussiéreuse, montueuse et mal entretenue. Puis, la fatigue de quelques nuits d’alerte qui commence à se faire désagréablement sentir fait également tirer la langue. Après Valhey (8), des colonnes du 15ème corps avec voitures régimentaires et trains de combat encombrent la route, d’où des à-coups dans la marche qui achèvent de la rendre pénible. À Bathelémont, il y a de toutes armes et de tous régiments.

Le bataillon a un cantonnement dérisoire. Les rues encombrées de fumiers géants ont tous leurs espaces libres occupés par des convois militaires. Non seulement on n’y trouve aucun ravitaillement, mais il faut faire un cantonnement d’alerte et n’allumer aucun feu. Un peu de « singe » (9) et de « pain dur » me cale l’estomac, mais, à peine endormi, une alerte nous prescrit de quitter aussitôt le village pour occuper les positions de combat sur le coteau de la Fourasse.

 

 

(1) Le bois Saint-Paul est à environ deux kilomètres au nord-ouest de Réméréville.

(2) Hoéville se situe à trois kilomètres et demi à l’est de Réméréville.

(3) Albert de Wurtemberg, né le 23 décembre 1865 à Vienne et décédé le 29 octobre 1939 à Altshausen, commandait la 4ème armée allemande au début du conflit.

(4) Parroy se situe à environ 30 kilomètres à l’est de Nancy.

(5) Lagarde est à huit kilomètres plus à l’est de Parroy.

(6) Plus défilés à la vue : expression que l’on retrouvera et qui signifie « moins visibles », « mieux dissimulés ».

(7) Bathelémont-lès-Bauzemont est situé à quatre kilomètres au sud d’Arracourt.

(8) Valhey est à quatre kilomètres au sud-ouest de Bathelémont-lès-Bauzemont.

(9) Le singe est le nom donné au « corned beef », une préparation de bœuf haché conditionnée dans une boîte de conserve.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://www.lepaindesreves.fr/livre/6329709-les-carnets-du-sergent-fourrier-souvenirs-de-l—maurice-gabolde-l-harmattan

 

13 / 08 / 2014

09:20

C’était il y a 100 ans…. le jeudi 13 août 1914

Le Grand-Couronné, le 13 août 1914 – jeudi

En attendant l’indication de l’heure et du lieu où le commandement nous emploiera, nous restons sous les armes dans le parc du Tremblois.

Nous profitons de ce dernier repos pour mettre la comptabilité à jour, et je travaille sous la direction de cet excellent Aubry. Bien nous en prit, car, quelques jours plus tard, je recueillais seul la succession de tous les scribes de l’unité, et je dus à cette leçon de ne pas faire trop de gaffes dans l’ordinaire et les situations administratives.

Le château du Tremblois 

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://www.armitiere.com/livre/6346810-les-carnets-du-sergent-fourrier-souvenirs-de-l—maurice-gabolde-editions-l-harmattan

 

12 / 08 / 2014

09:46

C’était il y a 100 ans … le mercredi 12 août 1914

Le Grand-Couronné, le 12 août 1914 – mercredi

Le repos a dû être jugé suffisant, puisqu’on nous réveille à 1 h du matin par alerte pour aller, soutien d’artillerie, tenir le débouché de la forêt de Champenoux, face à Bioncourt (1). Couchés aux lisières des bois, en avant de nos artilleurs, nous passons la journée à surveiller, et même à rêvasser, quand le claquement encore nouveau du 75 ne nous fait pas sursauter. Le soir, comme nous nous massons vers l’étang de Brin, attendant les ordres de stationnement, nous assistons au défilé d’une partie du 9ème corps (125ème R.I.) qui vient prendre place à nos côtés et nous apporte les témoignages de l’enthousiasme et de la confiance de l’intérieur du pays. Il a fière allure, et les gars du Berry deviendront pour nous de vrais frères d’armes, car ils eurent toujours à nos côtés la plus belle attitude militaire. 20ème et 9ème, souvent associés au cours des opérations militaires, ont toujours été à la hauteur de la tâche à accomplir.

Pour l’instant, dans la nuit qui tombe, nous lions connaissance et pour affirmer notre moral nous chantons pour eux tous nos refrains de marche, « le rêve passe » (2) que notre division s’était approprié. Follement, à deux pas d’un ennemi qui nous guette, nous faisons retentir la forêt de nos chants de confiance en l’avenir. Imprudents, mais héroïques, ce fut bien sous ce jour que nous nous révélâmes à l’ennemi.

C’est sur cette dernière chanson que se clôt la préface heureuse de cette guerre. Maintenant, commencent les heures des pertes et des souffrances, celles qui verront la lente désagrégation du bloc de granit qu’était le 69ème à son départ d’Essey.

Pour la dernière fois, on va coucher au Tremblois, en traversant la forêt du Champenoux dans la nuit toute noire. Il faut enjamber sans cesse les grands sapins couchés en travers des chemins. Ce soir, la forêt se révèle à moi non plus riante et paisible, comme dans nos marches de régiment, mais lugubre et hostile. N’est-ce pas le pressentiment de ce qu’elle deviendra dans quelques jours, un infect charnier et le refuge de la sanglante déroute des troupes allemandes auxquelles le canon d’Amance interdit, en présence « du maître de la guerre » (3), l’entrée de Nancy ?

 

Brin-Bioncourt vers 1910

(1) Bioncourt est un village situé sur la rive allemande de la Seille, à moins de deux kilomètres au nord de Brin-sur-Seille.

(2) « Le rêve passe » est une chanson de marche de 1906 (texte d’Armand Foucher, musique de Charles Helmer et Georges Krier).

(3) Pour Hugo Grotius, juriste néerlandais du début du XVIIème siècle, l’Etat est le « maître de la guerre ». Représenté par son chef, ici, c’est vraisemblablement le Kronprinz qui est visé.

Extrait du livre « Les carnets du sergent fourrier » :

 http://moderne.leslibraires.ca/livres/les-carnets-sergent-fourrier-souvenirs-grande-maurice-gabolde-9782336304526.html

 

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